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Hélène Barrier et Victor Marzouk
"Ce corps est une source de perpétuelle
découverte, il n’est pas notre ennemi et peut être un outil d’ouverture."

Interview par Maxime Rondeau pour Jerk Off
Novembre 2023

© POWERBEAUTOM

Maxime Rondeau : Hélène, Victor, pourriez-vous vous présenter ?

Hélène Barrier alias Iconoklastes : Je suis plasticienne et danseuse Butō, une danse contemporaine japonaise. J’ai l’habitude de faire des installations ou des performances dans lesquelles je danse.

Victor Marzouk  alias Monsieur TransCis : Je suis performer, et un peu vidéaste. J’organise des ateliers Drag King depuis 22 ans et j’en suis à mon 364ème atelier. J’ai commencé à performer dans la communauté queer en 2001, avec la compagnie de danse En Corps.

 

M.R : Pourriez-vous revenir sur la genèse de King Vitam Aeternam ?

H.B : En 2012, nous avons été invités avec Victor pour notre premier projet au Lausanne Underground Festival dont John Waters [réalisateur, scénariste, acteur et artiste américain, ndlr]  était l’invité d’honneur. Nous y avons  animé notre premier workshop Butō/Drag King et joué notre performance Metal Gender, création autour du Manifeste contra-sexuel de Paul B. Preciado [écrivain, philosophe et commissaire d’exposition espagnol, ndlr] accompagnée par une musique originale jouée par Deb. D’atelier en atelier, Jerk Off nous a proposé d’organiser un show Drag King. C’est la première fois qu’on avait l’opportunité de créer notre cabaret dans de bonnes conditions professionnelles.

 

M.R : Votre pratique du Drag King s’articule entre la scène et des ateliers, pourriez-vous nous en dire plus ?

H.B : On a le double projet de monter des cabarets et d’organiser des ateliers, qu’on fait toute l’année. L’idée est de créer une famille et qu’elle continue à essaimer en dehors de nous.

V.M : On manie le Drag King de cabaret, “on stage”, une représentation théâtrale de la masculinité qui s’inscrit dans une culture historique. La culture cabaret est aussi intrinsèque à la communauté Queer. Le Drag King “off stage”, que je travaille plus en profondeur pendant des ateliers, consiste [pour les participantes, ndlr] à s’approprier l’espace public en tant que  Drag King, avec un passing de genre masculin. Il permet aux personnes non-binaires, aux femmes cis et trans, de pouvoir s’octroyer les privilèges sociaux auxquels les hommes cis-genre ont accès. Il redéfinit la question du regard, parce qu’une femme dans l’espace public est plutôt un objet regardé alors qu’un homme cis est un sujet regardant.

 

M.R : Quelle vision du King et du cabaret avez-vous à cœur d’incarner ?

V.M : Ayant performé depuis plus de 20 ans, j’ai pris la mesure d’une scène Drag King très blanche, avec des corps standards. Avec Hélène, il nous a toujours semblé important de casser les attendus artistiques et les standards normatifs. Casser les frontières du genre c’est bien, mais à notre sens c’est insuffisant : il faut aussi casser les frontières standardisées du corps, de la race, de la classe. Il nous a paru naturel, aussi, de casser la frontière entre public et artistes, une hiérarchie qui peut être condescendante. Il n’y a plus un public qui regarde et jauge, mais un public qui participe. Nous avons toujours eu l’habitude de faire venir du public sur scène et de faire jouer des Drag Kings dans le public. Ce qui nous importe le plus quand on fait des cabarets, ce qui guide et construit nos scènes, c’est de redistribuer la joie politique, l’empouvoirment, le toi-aussi-tu-peux-le-faire.

 

M.R : Comment travaillez-vous pour devenir King ?

H.B : Le corps qu’on a assigné à la naissance peut changer, de plein de manières différentes. Ce corps est une source de perpétuelle découverte, il n’est pas notre ennemi et peut être un outil d’ouverture. L’idée est de travailler avec son corps et d’en faire des outils pour incarner des rôles, de trouver son King, qui ne sera peut-être pas le définitif. Travailler avec des accessoires, des objets, permet d'asseoir un persona. Il y a un travail d’incarnation qui se fait progressivement.

V.M : Le Drag King a tendance au renouvellement, et à occuper plusieurs postures des masculinités. Dans le King, on va prendre des caractères très inscrits dans la société qui peuvent aller du plombier à l’avocat, au dealer. Le Drag King n’est pas dans un caractère fixe et peut en avoir plusieurs. Il va traverser toutes les catégories de la représentation sociale de la masculinité tout en gardant un espèce de caractère pilier.

 

M.R : Comment les Kings se distinguent-ils des Queens ?

V.M : Le travail de Drag Queen a souvent un personnage fixe, presque définitif, extrêmement construit en termes de représentations, caractères, costumes. C’est le travail de toute une vie. Je préfère ne pas mettre en opposition Kings et Queens, mais en miroir.

 

M.R : Comment le Drag King opère-t-il un décentrement voir une subversion des normes de genre ?

V.M : Il y a un effet thérapeutique dans la façon d’être un King. Ce qu’on travaille dans les ateliers, on le retrouve pendant les cabarets. Quand on aborde les questions de genre, on aborde des questions de violence. Ça peut générer la naissance d’un caractère King avec une masculinité très affirmée, un peu misogyne, un peu homophobe, un peu grande gueule : le connard de tous les jours. C’est une sorte d’exutoire aux mécanismes de violences qu’on a pu subir en tant que femme cis ou trans dans l’espace public. ll y a un côté cathartique de pouvoir s’auto-soigner en occupant la place du discriminant, par la représentation artistique dans un caractère King très trempé. Tu es discriminé un jour, tu peux être discriminant le lendemain. Il y a un côté subversif puisque le public voit aussi comment la société a construit les normes de genre de façon à créer des discriminations.

 

M.R : Comment appréhendez-vous la scène en tant qu’espace ?

H.B : C’est un espace cathartique, un espace magique, de joie, de partage. Quand on sort de là, on est transformés et on a transformé. Un lien s’est fait, une sorte de fusion qui est assez magique et jouissive.

 

V.M : Pour ma part, c’est un espace de renouvellement, de renouvellement de la foi. Plus tu fais de scène, plus tu renforces ta capacité à te représenter toi-même sur scène, à renouveler tes compétences ou à les remettre en cause, à te réapproprier un certain nombre de valeurs. C’est un espace de remise en jeu, où il y a nécessairement la présence d’une grande foi en ta pratique.

 

M.R : Vous inscrivez votre pratique dans une mission, démocratiser la représentation artistique queer. Pourriez-vous nous détailler ce projet ?

V.M : On ne peut pas se permettre de laisser des personnes non expertes prendre nos paroles et nos activismes politiques sur les questions de genre. La voie de la représentation artistique est à mon sens l’une des meilleures voies, les plus pédagogues. Nous, queers, sommes plutôt dans une représentation non-violente où on va utiliser ce qu’on fait de mieux : la danse, la fête, la manif, les paillettes et l’amour. On s’adresse aussi à des publics non-queers, on peut proposer une grande éducation populaire sur le genre. En tant que spectateur, participer à un cabaret Drag King, c'est aussi en soi un acte politique.
 

M.R : Comment la scène King française a-t-elle évolué ?

V.M : C’est une scène qui a été assez confidentielle artistiquement, voir souterraine, plutôt intrinsèque à la communauté queer. À partir de 2017, il y a eu un renouveau - une multitude d’organisateurs, d’ateliers, de petites soirées. Aujourd’hui, elle s’est démocratisée. Ce qui est différent des autres scènes, c’est que la solidarité est forte. On est dans une perspective collaborative et pas concurrentielle. On est vraiment des frères, dans nos pratiques et sur scène.

H.B : Il y a plein de King Family, comme un réseau, une pieuvre avec des tentacules un peu partout.

 

M.R : Quelles sont vos influences et modèles de référence ?

H.B : C’est clairement John Waters : avec ses films et Divine [Drag Queen, acteur, chanteur américain, ndlr], il a cassé des codes. Il a une façon de faire les choses à la fois élégante et avec énormément d’humour.

V.M: J’ai l’impression d’appartenir à une certaine filiation Drag King. Quand j’ai des caractères qui apparaissent, ils sont toujours en résonance avec mes maîtres d’apprentissage. Ça peut être des figures littéraires, des figures qui font de la théorie Queer. J’ai un peu une idée de la pratique du King comme un compagnonnage : tu rentres avec un maître d’apprentissage, une ligne de transmission de savoir très précise qui repose sur des protocoles qui ressemblent à celui qui a créé cette lignée. Mon maître d’apprentissage, c’est Diane Torr [artiste, pionnière du Drag King, écrivaine canadienne, ndlr]. Il y a des personnages qui m’ont beaucoup habité aussi dans mes propres représentations, qui sont plutôt des grandes chanteurs·euses arabes, parce que je travaille aussi sur la question de l’arabité.

 

M.R : Que pouvons-nous vous souhaiter pour la suite ?

V.M : De rester confidentiels en donnant des éclats de joie ponctuels, aussi bien à des artistes qu’à des publics différents, c’est notre mission. Le travail de l’ombre est celui qui amène la lumière pour autrui, pour les générations à venir.

H.B : Un plus grand cabaret, avec encore plus de moyens, la possibilité d’inviter encore plus de monde, un lieu d’accueil. Faire un week-end entier de fête totale. Une chambre à soi, mais pour nous tous.e.s.

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